jeudi 25 mars 2010

CARNET DE BORD À HAÏTI PAR LYONEL TROUILLOT 14

Changer réellement l'après

Je mets fin aujourd'hui à ma chronique de l'après. Non qu'il s'agisse vraiment d'aller vers autre chose. Tout semble, et pour longtemps, devoir être marqué par le séisme du 12 janvier.

C'est justement parce que l'après risque de devenir, non pas les jours qui suivent l'horreur et mènent à autre chose, mais au contraire une triste permanence, un non-temps qui condamne l'histoire au sur-place, qu'on ne peut plus en lever la chronique.

"Après le séisme, ils vécurent heureux et eurent beaucoup d'enfants." Non. On connaît les vérités du moment dans ce qu'elles ont de pire : les urgences ; le désordre dû au laxisme des uns (l'État haïtien) qui laissent faire et au pouvoir des autres (les porteurs d'aide) qui font ce qu'ils veulent ; l'installation des intérêts privés ou particuliers dans la "reconstruction" ; l'incapacité de profiter du pire pour penser la reconstruction, la refondation, dans la logique républicaine d'une société plus juste que celle d'hier.

On les connaît aussi dans ce qu'elles ont de meilleur : les tentatives d'organiser les discours revendicatifs ; les gestes spontanés de solidarité ; l'effort de structuration d'instances locales (villes et quartiers) pour apporter des réponses aux besoins immédiats et exprimer la vision de l'avenir ; la permanence d'un discours de mise en garde contre toute tentative de reconstruire le pays d'avant ; les quelques actions et initiatives à vertu structurante qui se mettent en place et constitueront, en réussissant, la preuve que l'on peut, que l'on doit mieux faire.

Le pire est de ne pas sortir du pire

C'est cela la réalité d'aujourd'hui : le combat inégal entre tout ce qui bloque et tout ce qui veut bouger dans le bon sens.

Quelques jours après le séisme, j'ai laissé Haïti pour une mission de deux jours en France. Le jour du départ : angoisse, chaos, des heures à attendre dans un bus un avion militaire qui n'arrivait pas, manifestation d'inquiétude et d'agacement, et la voix sereine d'un homme disant : "Il y en a qui ont tenu huit jours sous les décombres et s'en sont sortis, arrêtez donc de pleurnicher." Sa phrase avait ramené le calme. Je pense aujourd'hui à cette phrase. Elle me fait peur. Pour les survivants que nous sommes, nous voilà debout après le pire (le 12 janvier) et nous pouvons dire que rien, depuis, ne nous effraye. Mais pour le pays, le pire est de ne pas sortir du pire. Le pire : ne pas changer ce qui mérite d'être changé, ne pas créer plus de justice, de bien-être et d'équité ; et perdre ce qui fait ses fondements humains : solidarité, principes humanistes de sa culture (tout moun se moun).

En ce temps de l'après, que ceux qui veulent aider viennent au service des actions allant dans le sens du changement réel.

(Dernier livre paru : Yanvalou pour Charlie , Actes Sud, prix Wepler 2009)

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